L’empereur et le médécin

J’ai lu Mémoires d’Hadrien pour la première fois à l’âge de quinze ans. Je me souviens l’avoir dévoré en y consacrant tous les mes loisirs pendant quelques jours, notamment les inter-classes, assise dehors sur un banc, au lycée Gustave Flaubert à Rouen, qui, je m’en souviens, était particulièrement exposé au vent froid de cet automne-là. Pourtant, je n’étais pas du genre sauvage et passais d’habitude mes récréations à discutailler avec les autres, et souvent à sauter par dessus la grille à l’arrière du lycée pour aller à « La Carotte », le troquet du coin, où j’avais acquis une certaine compétence au flipper. Mais pendant quelques jours, je n’ai échangé aucune confidence avec mes camarades et j’ai boudé La Carotte et ses flippers. Depuis, j’ai relu ces Mémoires de nombreuses fois. J’ai découvert L’Oeuvre au Noir quelques années plus tard, et ce roman-là aussi, je le relis souvent.memoires-d-hadrien-290824

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J’ai donc lu Mémoires d’Hadrien « tout de go », comme tous les autres romans que j’ai aimés et qui ont été lus vite, mais avec ardeur. Et dès la première lecture, l’émerveillement devant la perfection du premier chapitre : pas un mot de trop, pas un qui manque. Il me semblait que pratiquement chaque phrase ce de premier chapitre époustouflant aurait pu servir de sujet de dissertation, avec ses propos audacieux parfois, toujours solides, et nets. À quinze ans, j’avais l’impression de lire la pensée de quelqu’un qui avait découvert le sens de la vie. Certains points de vue me plaisaient, tout simplement parce que je les partageais, comme la démarcation somme toute artificielle entre le carnivore et le végétarien. Certains autres, que je ne pouvais partager, le goût de la chasse, par exemple, m’ouvraient l’esprit sur un point de vue différent, émanant de la sensibilité et de la condition d’Hadrien. D’autres enfin, qui trahissaient des faiblesses ou des mesquineries chez l’empereur, comme sa méfiance trop grande, contribuaient à l’équilibre du tout. Un tout qui se lisait, en ce qui me concernait, d’une haleine. Et qui ne s’arrêtait pas bien entendu à la fin de ce sublime premier chapitre, mais accompagnait l’ascendance du politique, la réalité de sa vie d’empereur, son histoire d’homme amoureux, tout au long de ces mémoires faites chef d’œuvre.

Deuxième lecture, et les personnages paraissent encore mieux dessinés, Hadrien plus complexe, Antinoüs plus ambigu, Plotine plus remarquable. Troisième lecture et l’enchaînement des événements politiques, militaires, religieux, économiques et sociaux se déroulent de manière plus logique et plus absurde en même temps. Quatrième lecture et je suis sensible à la structure du récit et aux teintes subtiles des pensées peintes avant tant d’habileté : « l’écriture » est quasi invisible. Et cette virtuosité, cette illusion de facilité dans la construction d’un ouvrage parfaitement équilibré …

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On l’aura compris, je relis volontiers les livres que j’ai aimés. L’Œuvre au Noir, avec Zénon l’étudiant-philosophe-alchimiste-médecin-astrologue imaginaire n’a pas échappé à cette règle. Mais je ne mets pas Zénon tout à fait au même rang que Hadrien parmi les vieux amis que je tire régulièrement des étagères de ma bibliothèque, et chez qui je peux au fil des pages piocher des images et sensations variées, selon mes humeurs. Certes, les deux romans sont de la même trempe : même rigueur de la pensée, même beauté du texte, même justesse de l’ensemble. Mais pour moi, il y a dans un livre le froid et l’obscur, et dans l’autre, le chaud et la lumière.

D’un côté, les pays du Nord, beaux sans doute, mais aussi boueux et gris ; de l’autre, les pays du Sud, ensoleillés, colorés, exotiques (pour nous européens du nord du moins). Des malheurs pour les deux, mais pour Zénon, une vie besogneuse ; pour Hadrien, la gloire et les triomphes. Les deux hommes se frottent tous deux au danger, mais pour l’un, il s’agit de la menace jamais lointaine qui plane sur un sujet relativement humble d’on ne sait plus vraiment quel royaume ou empire, alors que pour l’autre, il s’agit des risques politiques et militaires qui font partie intégrante de la vie des princes.

l_oeuvre_au_noirZénon, est un homme génial, complexe, avec un intellect qui « dépasse » sans doute celui d’Hadrien, mais il est également plus ténébreux que ce dernier, et peut être plus ouvertement méprisant envers la race humaine. Ce mépris s’explique et se justifie certes, mais fait que le personnage n’est jamais très sympathique. Je comprends bien que c’est la pensée de Zénon qui compte, et sa conduite (« Dans ce monde fort confus, il y a quelques prescriptions assez claires, dit le philosophe. J’ai pour métier de soigner. »). Mais je n’en démordrai pas, je préfère un peu de chaleur, disons de chaleur humaine pour employer une expression courante. Si je devais choisir entre Zénon et Hadrien comme compagnon de causerie, je choisirais Hadrien. Les deux pourraient certainement me conter des anecdotes sur la folie des hommes tirées de leurs expériences et de leurs voyages. Mais j’ai l’impression que ces histoires seraient accompagnées d’un sourire, même las, ou d’un haussement d’épaule chez Hadrien, et d’un grincement de dents chez Zénon. Ce dernier conclut par exemple au terme d’un court dialogue : « Mais je ne vois ici qu’une brute riche et des sots pauvres ». Alors que le premier fait la réflexion suivante : «Les plus opaques des hommes ne sont pas sans lueurs : cet assassin joue proprement de la flûte ; ce contremaître déchirant à coups de fouet le dos des esclaves est peut être un bon fils ; cet idiot partagerait avec moi son dernier morceau de pain » On ne peut s’empêcher de penser que Zénon lui, dirait : « Ce musicien est un tueur ; cet homme si prévenant avec son père n’est qu’un tyran cruel ; et ce morceau de pain m’est donné par un homme qui ne mesure pas ce qu’il fait. » La différence entre le verre d’eau à demi vide le verre d’eau à demi vide, en somme.

Et c’est normal, car même s’il a le bonheur de rencontrer un homme bon (le prieur des Cordeliers), une femme intéressante (la dame de Frösö), et quelques esprits curieux, Zénon se frottera surtout à des mesquins, des sots et des médiocres. De plus, comme je l’ai déjà dit, les « circonstances » (entendez par là le contexte historico-politico-social) font que l’humeur est souvent noire chez les hommes qui réfléchissent, et Zénon réfléchit beaucoup. Un des éléments du décor de L’Œuvre au Noir qui donne la chair de poule à toute personne normalement constituée, et pas seulement à un médecin philosophe, est le phénomène de la torture. Elle est moins souvent présente dans les aventures d’Hadrien. La relative absence de l’amour chez Zénon me gêne moins : ce n’est pas l’histoire d’Hadrien avec l’être chéri qui m’émeut le plus dans ses Mémoires, même si elle est sublimement racontée. L’histoire d’Antinoüs et Hadrien est belle, quoique tragique, mais pour moi, le livre ne s’y résume pas, même si pour beaucoup d’autres lecteurs, à en juger par leurs commentaires, c’est le point central de l’oeuvre. Simplement, je me répète, Zénon me semble être un homme plus anguleux qu’Hadrien, dont Yourcenar ne faitd’ailleurs jamais un portrait hagiographique.

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Le travail de l’auteur, si minutieux soit-il et si proche de son objectif de « refaire du dedans ce que les archéologies du XIXè siècle ont fait du dehors » (pour reprendre un de ses propos souvent cité), n’en cache pas moins un travail d’interprétation et un travail très personnel. Comment pourrait il en être autrement ? Sans doute, son expérience des deux guerres (essentiellement indirecte, dans le sens où elle n’habitait pas, ou du moins pas longtemps, une zone touchée directement par les hostilités) l’a marquée, la sensibilité écologique qu’elle s’est façonnée a peut-être influencé ses propos, mais elle a toujours su trouver un ton qui sonne juste. En fait, il n’y a pas de « mais » ces expériences, ce vécu, ces sensibilités, ce caractère, tout cela enrichit une interprétation, si le travail d’interprétation lui même reste rigoureux, et on ne peut certes pas lui reprocher un manque de rigueur.

Je parlais à mon mari qui avait lu les Mémoires et fus un peu choquée de découvrir que ce qu’il retenait essentiellement du livre, c’était qu’Hadrien avait rasé Jérusalem à l’issue de la deuxième guerre judéo-romaine (la troisième, disent certains historiens). Les contre-arguments se bousculèrent pour sortir de ma bouche : « Mais… regarde l’œuvre de sa vie tout entière…  Il a reconnu lui même l’échec de la guerre de Judée… » Je compris ce jour là que j’avais un parti pris pour l’homme raconté par Yourcenar.

N’empêche. J’ai été stupéfaite de découvrir que mon enthousiasme pour cette auteure n’est pas unanimement partagé. Je pensais que Marguerite Yourcenar était un trésor national (que nous partageons d’ailleurs avec la Belgique) au même titre que Saint-Exupéry ou Uderzo et Goscinny. Et j’apprends avec consternation que certains lecteurs trouvent ses romans difficiles à lire, voire arides. En fait, il semblerait qu’elle fasse partie de ces auteurs, comme Marcel Proust ou Gabriel Garciá Márquez, dont on redemande encore et encore, ou qui au contraire nous sont totalement inaccessibles.  En ce qui me concerne, je trouve l’écriture de Yourcenar d’une limpidité absolue, d’une justesse totale et d’une très grande force. Les Mémoires d’Hadrien surtout, mais L’oeuvre au noir aussi, figurent parmi les livres qui m’ont le plus marquée.

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Merci Madame Yourcenar, première académicienne, pour ces deux merveilleux personnages, ces deux œuvres majeures.

 

PS: Je ne sais plus pourquoi je m’étais livrée il y a des années de cela à quelques petites recherches sur le poème qui figure à la fin de Mémoires d’Hadrien,  la célèbre ode adressée “à son âme”, attribuée à l’empereur lui-même, et librement traduite par Marguerite Yourcenar. Le fait est que j’ai découvert, à la bibliothèque centrale de Manchester, me semble-t-il, un petit livre intitulé quelque chose comme “103 translations, literal and free of the Emperor Hadrian’s dying address to his soul”. J’ai perdu les notes que j’avais prises où figurait le nom de l’auteur de ce livre mais peu importe.  Ce petit livre comportait effectivement une centaine de traductions et interprétations de ce poème, dans plusieurs langues, sans mentionner celle de Pierre de Ronsard :”Âmelette, vaguelette, doucelette, …” D’ailleurs, en y repensant, je pense que j’étais tombée sur le poème de Ronsard dans le bon vieux Lagarde et Michard, tout juste encore toléré dans mon lycée, et que j’avais lu peu après les Mémoires d’Hadrien. Je m’étais sans doute ensuite amusée à trouver des références à cet emprunt de Ronsard (car de mémoire, il n’y avait aucune référence à Hadrien dans le commentaire sur l'”âmelette … ronsardelette” dans le Lagarde et Michard…)

 

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