All posts by Hélène Wilkinson

I live half an hour South of Paris in France, with my gorgeous family of the husband and two children variety. My gene pool is made up of quite a lot of French and English, a bit less Polish and some Irish. I am a translator.

Double nationalité de Nina Yargekov

Double nationaliteLe gros pavé de Nina Yargekov, Double nationalité, m’a accompagnée pendant mes vacances estivales, courtes pour cause de déménagement et consacrées exclusivement et exceptionnellement à la farniente. J’ai donc passé une semaine entière à me prélasser autour de la piscine d’un mas provençal à Uzès (la piscine étant quelque peu plus récente que le mas) et à me plonger alternativement dans la dite piscine et dans ce roman.

Il m’a été offert par mes filles pour mon anniversaire : « avec un titre comme ça, c’était obligé ». Dans la famille, nous sommes en effet tous binationaux, mais nos deux nationalités sont moins exotiques que celles de la narratrice, Rkvaa, traductrice-interprète de son métier, qui est d’abord française et yasige puis hongroise et lutringeoise (lutringienne ? je ne sais plus). La bizarrerie du récit se manifeste dès les premières pages, dans lesquelles on rencontre l’héroïne dans un aéroport, complètement déboussolée, qui ne sait pas qui elle est, d’où elle vient, où elle va, ni pour quelle raison. Et elle nous livre son histoire loufoque se reconnaissant progressivement au fil des pages, quoi que, et se débrouillant pour composer avec son amnésie, mais s’agit-il bien de cela ? Tout cela à la deuxième personne du pluriel, qui contribue au comique du roman, avec ses faux airs du parfait manuel de la personne paumée et qui se retrouve sans repères.

Les repères culturels, linguistiques, sociaux, politiques sont justement au cœur de ce roman un peu bizarre mais fascinant et facile à lire, pour peu qu’on aime les narrateurs qui s’épanchent sans retenue. Le sujet de la double nationalité est présent au début, à la fin et tout au long de ce long roman, qui se répète. En effet, et je fais ici une petite entorse à l’injonction que je m’impose habituellement de ne rien dévoiler d’important pour expliquer  ce que je veux dire par « se répète ». C’est simple, il se répète : Rkvaa nous raconte ses mini aventures à Paris dans la peau d’une yasige qui est aussi française et puis elle recommence son histoire à mi-chemin dans le roman, avec des mini aventures différentes, dans un cadre géographique différent, mais cette fois-ci elle est lutringeoise et hongroise.

Je me suis posé la question du but de cette double histoire et ma conclusion c’est que l’auteur pousse la notion de la double nationalité, du double soi jusqu’au bout, en doublant tout simplement le récit. Je me suis aussi posé la question du choix des deux paires de patries, composées chacune d’un pays bien réel : la France, la Hongrie et d’un pays imaginaire : la Yasigie et la Lutringie. D’ailleurs, au début de la première partie, j’avais un doute sur l’existence d’un pays qui s’appelait la Yasigie et je n’étais pas assez motivée pour décoller de mon transat et aller chercher de quoi faire des recherches.  Je me disais vaguement qu’il s’agissait peut-être du pays des Yézidi, ma mémoire vacillant en effet sur le nom de ce peuple dont on parlait il y a quelques mois quand les horreurs perpétrées contre lui ont fait là une des médias et puis j’ai rapidement compris que non, on était dans le domaine du semi-imaginaire. Semi seulement, car un pays sur deux est imaginaire et semi aussi car les questions du sentiment d’appartenance à tel ou tel pays, de limites du bilinguisme, de conflits culturels ou autres entre ses deux pays, ces questions-là sont bien réelles. J’en sais quelque chose, mes deux pays, la France et l’Angleterre (j’ai tendance à parler spontanément de l’Angleterre, même si ce n’est pas une nation, parce que « britannique » ne veut pas dire grand-chose culturellement parlant) étant l’exemple parfait du couple je-t’aime-moi-non-plus.

 

La méditation comique de Nina Yargekov est longue mais bourrée de pépites. J’ai tenté de trouver quelques citations à partager ici, mais hors contexte, elles perdent de leur sel et j’y ai renoncé. On a l’impression que l’héroïne, dans ses réflexions et dans ses actions, pratique l’auto-dérision sans cesse et sans forcément s’en rendre compte.

Le ton de l’histoire n’empêche pas l’auteur de traiter de sujets sérieux, voire graves : interdiction du binationalisme, nationalisme extrémiste, racisme sont évoqués lucidement, au travers les (très nombreuses) questions que se pose Rkvaa, ses hésitations et ses maladresses parfois. Tout l’art de Nina Yargekov consiste à incruster ces questions sérieuses, avec d’autres qui le sont beaucoup moins, dans un quotidien absurde, parsemé de péripéties loufoques.

 

C’est un livre à lire quand on a du temps, mais à savourer dans ce cas.

Intelligence artificielle, troisième partie, La guerre des intelligences de Laurent Alexandre

Mon père m’a offert ce livre avec l’idée que le sujet traité pourrait  m’offrir des termes techniques français potentiellement utiles quand je traduis des textes dont le sujet est l’intelligence artificielle – et c’est vrai que c’est thème que je retrouve de plus en plus souvent dans les textes que je traduis – mais j’ai trouvé ce livre intéressant pour d’autres raisons.

J’ai lu La guerre des intelligences  de Laurent Alexandre en parallèle avec Homo Deus de Yuval Noah  Harari, qui traite aussi de l’IA et des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives).

Yuval Noah Harari s’interroge longuement sur l’interface homme-machine, analyse en détail les bouleversements qui ont mené à l’avènement des technologies extraordinaires dont l’humanité dispose aujourd’hui, et a finalement un discours assez alarmiste sur le nouvel avenir qui se dessine.

Laurent Alexandre, quant à lui, fait des constats plutôt que des analyses et il est pragmatique plutôt que pessimiste. Son message pourrait se résumer ainsi : « La guerres des intelligences est lancée (intelligence biologique contre intelligence numérique) et les institutions et états agissent comme si de rien n’était. Or , le développement fulgurant de l’intelligence artificielle annonce toute une série de bouleversements, pour lesquels il est urgent de se préparer, notamment en refondant nos systèmes éducatifs. »

C’est certainement vrai mais j’ai regretté que l’auteur ne se « mouille » pas davantage et n’offre pas d’analyse plus fouillée des conséquences probables ou possibles des révolutions qui s’annoncent (et de celles dont les effets se font déjà sentir). Son essai comprend bien une liste de scénarios possibles pour l’IA : il en passe 12 en revue mais il me fait très brièvement. Il termine en disant « Et il y a bien sûr d’innombrables autres scénarios imaginables ! » ce qui en soi discrédite un peu les 12 précédentes : « celles-là ou d’autres, à vous de voir ».La guerre des intelligences

Pour ma part, j’aurais aimé des scénarios possibles plus détaillés avec une analyse de leurs conséquences probables. Même commentaire à propos des  « sept basculements » qui figurent également à la fin du livre et qui en sont une des parties les plus intéressantes, j’aurais aimé des suggestions d’actions à mettre en place face à chacun d’entre eux.

 

 

Vermines de Romain R. Martin

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un bouquin aussi original ! verminesVermines est le premier roman de Romain R. Martin, encore un auteur de talent déniché par la maison d’édition Flamant Noir, dont j’ai déjà pu apprécier d’autres polars et romans noirs.

 

Vermines parle d’un personnage ma foi très peu sympathique, dont les aventures et mésaventures nous forcent à tourner les pages frénétiquement. L’histoire commence par une pauvre bête écrasée et elle se termine par à peu près la même chose. Elle se déroule dans des lieux sinistres : un cabinet de taxidermiste, la demeure familiale qui n’évoque pas franchement la nostalgie des jours heureux,  une « lumineuse petite maison de poupées perdue dans la forêt », espèce de réincarnation de la maison en pain d’épices sur laquelle tombent Hansel et Gretel… Le nombre de personnages est très restreint, il y a Arnaud l’anti-héros, Pascalin le pauvre type, Pénélope la vieille femme de ménage, Adrien Konklav le gourou pas clair et des représentants des forces de l’ordre, c’est à peu près tout.

 

Je n’ai pas vraiment envie d’en dire davantage sur l’intrigue, qui est aussi loufoque que grinçante, aussi figue que raisin et aussi complètement déjantée que tristement plausible. Je préfère m’attarder sur le style qui mêle habilement l’humour noir au pathos et prête une voix très particulière au protagoniste dont l’ironie lourde passerait presque pour de la compassion quand il ne s’agit pas d’autodérision ou de cri de douleur étouffé. Il y a un savant dosage de langage volontairement alambiqué avec des petites phrases percutantes et cinglantes, pour ne pas dire assassines …

 

Je suis allée au salon du livre de Paris cette année comme tous les ans et suis évidemment revenue avec un sac plein de livres, dédicacés pour certains par leur auteur, dont Romain Martin. À vue de nez comme ça, il paraissait normal, gentil même … et puis en même temps il pond une bizarrerie comme ça ! (mais attention hein, une bizarrerie éminemment lisible …) Bref, c’est mon coup de cœur du moment.