Coupable[s] de Samuel Sutra

JScreen Shot 2018-03-10 at 22.57.25’ai l’habitude de lire plusieurs livres en parallèle, sauf que tôt ou tard, j’en privilégie un et je lâche les autres le temps de finir celui que j’ai envie de finir en premier. Qui s’est trouvé ces jours-ci être Coupable[s] de Samuel Sutra, publié par Flamant Noir Éditions, livre que j’ai eu le plaisir de recevoir récemment, dédicacé par l’auteur. Il est vrai que j’étais prédisposée à bien aimer ce polar, parce que j’avais adoré le précédent, Kind of Black.

 

DansCoupable[s], on change de décor complètement, mais le plaisir de lecture reste le même. Ici, un jeune policier d’origine haïtienne rejoint temporairement « la Crim,’» pour prêter main forte à une enquête sur des crimes dont on apprend rapidement qu’ils sont supposés avoir été commis par un tueur en série. Le seul point commun qui semble relier ces meurtres est en effet l’île d’Haïti. Évidemment, je m’arrête là en ce qui concerne l’intrigue …

Comme précédemment, j’ai apprécié les portraits croqués dans le milieu policier notamment, mais également dans le monde diplomatique, celui des affaires…. On rencontre une psy profileuse au 36, quai d’Orfèvre, un ambassadeur « de deuxième division », un escroc, une patronne de restaurant et les quelques pages qui leur sont consacrées à chaque fois suffisent amplement à cadrer le personnage mais aussi à découvrir ou deviner les subtilités de leur caractère. Les subtilités de caractère,  ce n’est pas ce qui manque au protagoniste – bon policier, il fait souvent de mauvais rêves – la subtilité en général non plus d’ailleurs.

Le récit se déroule au rythme des retours en arrière, au fil du roman, sur les dernières heures des victimes, entrecoupés par des descriptions d’une enquête qui progresse vers l’issue inéluctable … que je n’ai pas devinée, du moins que je n’ai devinée que quelques petites pages avant sa confirmation, pour moi qui suis une lectrice de polars aguerrie, autant dire que je n’ai pas identifié le.s coupable.s !

 

 

Petit aparté, il est des coïncidences étranges : j’ai lu ce livre quelques jours après que certaines associations caritatives britanniques aient fait la une des médias, pour des raisons exécrables, à savoir les actions criminelles d’un petit nombre de leurs membres envers les personnes à qui ils étaient censés porter secours sur le terrain et notamment en Haïti, pendant les séismes qui ont dévasté l’île à plusieurs reprises …

Et si on jouait à la docteure et à l’infirmier ?

Je profite de cette journée internationale des femmes pour faire quelques remarques sur un sujet qui me tient à cœur : le lien entre le langage et la cause des femmes, en particulier entre la langue française et le féminisme en France.

Hou, tout un programme ! Et j’en ai peut-être découragé certain.e.s, non, c’est trop moche, j’ai peut-être déjà découragé mes lecteurs et lectrices, hummmm, long et peu élégant, je vous ai peut-être déjà  découragés, non, zut, je retombe sur un découragé.e.s difficile à lire.

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Photo : I, Herve s

L’écriture inclusive est aussi laide à l’écrit qu’à l’oral, c’est clair. Il va falloir sérieusement nous remuer les méninges pour faire mieux. D’ailleurs, pour vraiment bien faire, il serait nécessaire de revoir toute notre grammaire pour s’attaquer au fameux « le masculin l’emporte au pluriel ». Je crois pourtant qu’il existe des systèmes linguistiques qui prennent en compte bien davantage de possibilités. Déclinaison du masculin, féminin – et neutre, pourquoi pas ? – au singulier, et au pluriel, avec toutes les combinaisons, uniquement du féminin, du masculin, du neutre ou bien un mélange. Au passage, je me demande comment l’espéranto, ce beau rêve conçu par des optimistes, se débrouille avec cet aspect de la langue.

Je vous vois venir et je rejette tout de suite les objections du genre « Il y a des combats plus importants ». Sans doute, mais l’influence de la langue sur le comportement et les mentalités est, à mon sens, très largement sous-estimée.

Si les enfants jouent « à la maîtresse”, ce n’est pas par hasard. Ils vont en effet rencontrer le plus souvent une institutrice à l’école primaire. S’ils jouent “au docteur et à l’infirmière”, ils sont sans doute en retard sur la réalité : la profession médicale dans son ensemble s’est en effet massivement féminisée; la formule “le docteur et l’infirmière” reste cependant tenacement dans les esprits, c’est un exemple de nos habitudes de langage qui font parfois perdurer des vérités anciennes.

Ne nous voilons pas la face : la langue reflète et façonne les schémas de pensée.

En français, il nous faut être présidente ou président, traducteur ou traductrice, infirmière ou infirmier. Alors que l’anglais, par exemple, nous permet d’être president, translator ou nurse. Cette langue-là nous donne au moins la possibilité d’imaginer une femme ou un homme occuper ces fonctions.

Tout un sujet, la féminisation des noms de métiers ! Il faut dire que « maîtresse de conférences », ça le fait pas, et il n’y a rien de moins euphonique que « doctoresse ». Et puis quand il n’existe pas de terme féminin, par exemple pour « professeur », on nous refuse même un petit « e » à la fin du mot, pourtant ça ne s’entend même pas qu’on est « auteure » ! Et puis quand c’est exactement le même titre, par exemple, « ministre », ça ne va pas non plus, on s’écharpe sur si c’est « Madame le ministre » ou « Madame la ministre ». Bref, nous sommes compliquées.

En fait, ce n’est pas nous qui sommes compliquées, c’est le sujet. Cela me fait sourire de voir que même l’anglais se heurte à la question, lui (au fait pourquoi est-ce-que c’est « lui », alors qu’il s’agit de LA langue anglaise ? passons ! ) qui contient beaucoup moins de mots sexués, dans le sens où tout ce qui est non-humain grosso modo*, y compris l’intitulé d’un poste, n’est ni masculin, ni féminin, Depuis quelques années, les actrices anglophones insistent pour qu’on les décrive non plus comme des actresses mais des actors. Un petit peu comme si on aimerait que ce soit le métier qui importe, pas le genre de la personne qui l’exerce …

Voici un autre exemple de la langue qui agit certainement comme le miroir d’une époque mais qui fait peut-être aussi que les mœurs évoluent lentement dans certains domaines. C’est sans doute une tarte à la crème que je vous balance, mais le Panthéon proclame sur son fronton qu’il abrite en son sein la dépouille de ses enfants les plus illustres : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Il joue ce rôle depuis 1791 et il aura quand même fallu attendre plus de deux cents ans pour le voir rendre hommage à une femme aussi illustre que son mari …

J’ai mentionné la possibilité du neutre ci-dessus et j’y reviens brièvement. J’aimerais qu’on arrête de dire doctement que le masculin est un neutre, ou encore plus doctement, pour ne pas dire hypocritement, que le masculin est un genre qui peut être «marqué», ou «non marqué» –  c’est quand même « le » ou« un» qui est marqué/écrit partout pas« la » ou« une»…) J’aimerais aussi que quand on dit « l’homme », ou avec encore plus d’emphase, « l’Homme », on veut dire en fait « l’humanité ». Désolée, mais ça, ça ne va pas du tout ! Je dirais même que c’est carrément malhonnête de déguiser le masculin en neutre/genre non marqué ainsi. Et d’ailleurs, dans ce cas précis, c’est très simple, il suffit de dire …. « humanité ». Pourtant on trouve des « l’homme » soi-disant neutres encore un peu partout dans des textes rédigés récemment.

Car bien loin de moi l’idée de ré-écrire quoi que ce soit. Aucune action rétro-active n’a bien entendu lieu d’être. Pour moi, il serait hors de question de ré-écrire quoi que ce soit, y compris pour les enfants. Les textes sont sont écrits dans la langue d’usage.  Ceux de demain le seront aussi. L’usage évolue, c’est un phénomène linguistique avéré et naturel.

Sur le plan grammatico-pratique, les solutions nouvelles qui pourront accompagner l’évolution de la langue dans le sens d’une langue moins sexiste – disons le carrément, le français est  une langue sexiste – sont peu nombreuses et celles qui existent sont loin de faire l’unanimité.  Et je n’oublie pas que le féminisme a beaucoup de causes nobles à défendre. Je plaide simplement pour que nous arrêtions de nier le rôle qu’y joue la langue. C’est avec une langue qu’on forme des mots, avec des mots (parlés, lus, à l’écran) qu’on communique avec les enfants, avec des personnes éduquées qu’on change les mentalités.

 

 

*En anglais, les animaux n’ont pas de genre, sauf s’il s’agit d’un animal domestique, a fortiori si l’animal en question porte un nom. Et quelques noms sont parfois poétiquement affublés d’un genre féminin et quand la reine Elizabeth II baptise un navire, elle le fait avec la formule consacrée: “I name this ship x. May God bless her and all who sail in her.”

Les chatouilles

A BescondDans la série “insupportable et exceptionnel”, je vous présente “Les chatouilles ou la danse de la colère”, interprété par Andréa Bescond (seule) et mis en scène par Eric Metayer. Oui je sais, pour l’actualité théâtrale, c’est raté, c’était le Molière 2016, pas 2018 mais voilà, je l’ai vu vendredi soir avec mon mari au centre culturel Marcel Pagnol de Bures-sur-Yvette.

 

Sur scène, un thème on ne peut plus difficile, les violences sexuelles faites aux enfants, est présenté par une magicienne. Elle s’appelle Andréa Bescond et elle utilise son corps, et les voix qu’il héberge, pour danser, parler, mimer et imiter les protagonistes, réels et imaginaires, qui racontent son histoire, sa douleur.

Fin de la première scène, j’ai l’estomac noué, c’est clair, simple, précis et sans appel. Heureusement, je me rends compte rapidement que ça va aller, il va y avoir des teintes différentes dans ce récit, certaines micro-scènes vont me permettre de rire, je vais quand même avoir le droit aussi de me détendre dans mon fauteuil pas seulement de m’y tortiller… D’ailleurs, il est intéressant de constater que certaines choses qui me font grincer des dents amusent mes voisins, et vice-versa.

Les scènes déroulent donc les malheurs d’Odette – oui, comme le cygne blanc dans le ballet célèbre – et certaines prouesses d’incarnation de personnage/de jeu théâtral vont me rester longtemps à l’esprit. Lorsqu’avec une casquette rivée sur le crâne (un des rares accessoires auxquels l’interprète a recours), Odette devient Manu en un clin d’œil : elle pivote de 45 degrés vers la gauche et assume la posture, les gestes, la voix de Manu, il tourne les talons 45 degrés dans l’autre sens quatre secondes et demi plus tard et c’est Odette qui reprend la parole, celle qu’on a déjà appris à connaître un peu depuis le début de la pièce. Derrière moi, j’entendais une spectatrice chuchoter « elle devient vraiment un homme » et je vous garantis qu’elle et moi n’étions pas les seules à être scotchées d’admiration.

Le Nouréev fantasmé tient un petit rôle en temps de scène mais il a évidemment sa place dans l’histoire ; on revisite plus souvent la prof de danse, dont le personnage comprend de nombreuses strates, chacune plus finement observée et interprétée que la dernière.  Le Sud, la gouaille, l’âge, les relations avec les élèves, avec les parents d’élèves …

 

A Bescond 2Je ne fais pas souvent attention aux aspects « techniques » d’une pièce, parce que je n’y comprends pas grand-chose, mais j’ai aussi admiré le rôle joué par les éclairages, les séquences musicales et sonores.

Il reste que c’est sans conteste la performance d’Andréa Bescond qui m’a marquée. Tant de talent…

 

Et enfin, dans l’homélie qu’elle a délivrée à la fin du spectacle, qui parlait de comment protéger les enfants et faisait référence entre autres à l’actualité juridique (avec la notion de « consentement » d’un enfant), j’ai apprécié qu’elle fasse la différence entre pédophilie et pédocriminalité.

 

 

(A parte : je suis épatée qu’on arrive à voir des spectacles d’une telle qualité dans une commune de 10 000 habitants. En fait, une amie dans le monde du théâtre m’a expliqué que c’est parfaitement logique, on prend soin de programmer des spectacles en banlieue ou en province qui ont été adoubés par le public, et pas seulement par les critiques de la scène – une petite salle ne peut pas vraiment se permettre trop d’expérimentation artistique coûteuse. Et vendredi soir, les buressois dont je suis ont répondu présent,  malgré la vigilance-orange-épisode-neige-verglas).

Ce blog cause surtout de livres, en français parfois.