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Et si on jouait à la docteure et à l’infirmier ?

Je profite de cette journée internationale des femmes pour faire quelques remarques sur un sujet qui me tient à cœur : le lien entre le langage et la cause des femmes, en particulier entre la langue française et le féminisme en France.

Hou, tout un programme ! Et j’en ai peut-être découragé certain.e.s, non, c’est trop moche, j’ai peut-être déjà découragé mes lecteurs et lectrices, hummmm, long et peu élégant, je vous ai peut-être déjà  découragés, non, zut, je retombe sur un découragé.e.s difficile à lire.

Fronton_Pantheon_Paris_06062007
Photo : I, Herve s

L’écriture inclusive est aussi laide à l’écrit qu’à l’oral, c’est clair. Il va falloir sérieusement nous remuer les méninges pour faire mieux. D’ailleurs, pour vraiment bien faire, il serait nécessaire de revoir toute notre grammaire pour s’attaquer au fameux « le masculin l’emporte au pluriel ». Je crois pourtant qu’il existe des systèmes linguistiques qui prennent en compte bien davantage de possibilités. Déclinaison du masculin, féminin – et neutre, pourquoi pas ? – au singulier, et au pluriel, avec toutes les combinaisons, uniquement du féminin, du masculin, du neutre ou bien un mélange. Au passage, je me demande comment l’espéranto, ce beau rêve conçu par des optimistes, se débrouille avec cet aspect de la langue.

Je vous vois venir et je rejette tout de suite les objections du genre « Il y a des combats plus importants ». Sans doute, mais l’influence de la langue sur le comportement et les mentalités est, à mon sens, très largement sous-estimée.

Si les enfants jouent « à la maîtresse”, ce n’est pas par hasard. Ils vont en effet rencontrer le plus souvent une institutrice à l’école primaire. S’ils jouent “au docteur et à l’infirmière”, ils sont sans doute en retard sur la réalité : la profession médicale dans son ensemble s’est en effet massivement féminisée; la formule “le docteur et l’infirmière” reste cependant tenacement dans les esprits, c’est un exemple de nos habitudes de langage qui font parfois perdurer des vérités anciennes.

Ne nous voilons pas la face : la langue reflète et façonne les schémas de pensée.

En français, il nous faut être présidente ou président, traducteur ou traductrice, infirmière ou infirmier. Alors que l’anglais, par exemple, nous permet d’être president, translator ou nurse. Cette langue-là nous donne au moins la possibilité d’imaginer une femme ou un homme occuper ces fonctions.

Tout un sujet, la féminisation des noms de métiers ! Il faut dire que « maîtresse de conférences », ça le fait pas, et il n’y a rien de moins euphonique que « doctoresse ». Et puis quand il n’existe pas de terme féminin, par exemple pour « professeur », on nous refuse même un petit « e » à la fin du mot, pourtant ça ne s’entend même pas qu’on est « auteure » ! Et puis quand c’est exactement le même titre, par exemple, « ministre », ça ne va pas non plus, on s’écharpe sur si c’est « Madame le ministre » ou « Madame la ministre ». Bref, nous sommes compliquées.

En fait, ce n’est pas nous qui sommes compliquées, c’est le sujet. Cela me fait sourire de voir que même l’anglais se heurte à la question, lui (au fait pourquoi est-ce-que c’est « lui », alors qu’il s’agit de LA langue anglaise ? passons ! ) qui contient beaucoup moins de mots sexués, dans le sens où tout ce qui est non-humain grosso modo*, y compris l’intitulé d’un poste, n’est ni masculin, ni féminin, Depuis quelques années, les actrices anglophones insistent pour qu’on les décrive non plus comme des actresses mais des actors. Un petit peu comme si on aimerait que ce soit le métier qui importe, pas le genre de la personne qui l’exerce …

Voici un autre exemple de la langue qui agit certainement comme le miroir d’une époque mais qui fait peut-être aussi que les mœurs évoluent lentement dans certains domaines. C’est sans doute une tarte à la crème que je vous balance, mais le Panthéon proclame sur son fronton qu’il abrite en son sein la dépouille de ses enfants les plus illustres : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Il joue ce rôle depuis 1791 et il aura quand même fallu attendre plus de deux cents ans pour le voir rendre hommage à une femme aussi illustre que son mari …

J’ai mentionné la possibilité du neutre ci-dessus et j’y reviens brièvement. J’aimerais qu’on arrête de dire doctement que le masculin est un neutre, ou encore plus doctement, pour ne pas dire hypocritement, que le masculin est un genre qui peut être «marqué», ou «non marqué» –  c’est quand même « le » ou« un» qui est marqué/écrit partout pas« la » ou« une»…) J’aimerais aussi que quand on dit « l’homme », ou avec encore plus d’emphase, « l’Homme », on veut dire en fait « l’humanité ». Désolée, mais ça, ça ne va pas du tout ! Je dirais même que c’est carrément malhonnête de déguiser le masculin en neutre/genre non marqué ainsi. Et d’ailleurs, dans ce cas précis, c’est très simple, il suffit de dire …. « humanité ». Pourtant on trouve des « l’homme » soi-disant neutres encore un peu partout dans des textes rédigés récemment.

Car bien loin de moi l’idée de ré-écrire quoi que ce soit. Aucune action rétro-active n’a bien entendu lieu d’être. Pour moi, il serait hors de question de ré-écrire quoi que ce soit, y compris pour les enfants. Les textes sont sont écrits dans la langue d’usage.  Ceux de demain le seront aussi. L’usage évolue, c’est un phénomène linguistique avéré et naturel.

Sur le plan grammatico-pratique, les solutions nouvelles qui pourront accompagner l’évolution de la langue dans le sens d’une langue moins sexiste – disons le carrément, le français est  une langue sexiste – sont peu nombreuses et celles qui existent sont loin de faire l’unanimité.  Et je n’oublie pas que le féminisme a beaucoup de causes nobles à défendre. Je plaide simplement pour que nous arrêtions de nier le rôle qu’y joue la langue. C’est avec une langue qu’on forme des mots, avec des mots (parlés, lus, à l’écran) qu’on communique avec les enfants, avec des personnes éduquées qu’on change les mentalités.

 

 

*En anglais, les animaux n’ont pas de genre, sauf s’il s’agit d’un animal domestique, a fortiori si l’animal en question porte un nom. Et quelques noms sont parfois poétiquement affublés d’un genre féminin et quand la reine Elizabeth II baptise un navire, elle le fait avec la formule consacrée: “I name this ship x. May God bless her and all who sail in her.”